Le rêve réalisé de Goran Ivanisevic
Là-haut dans les gradins, une moustache poivre et sel frémit d'aise. De soulagement. Sradan Ivanisevic peut retomber sur son siège en toute quiétude et admirer la grande silhouette de son fiston allongé à plat ventre sur le gazon sacré. il peut laisser ses émotions le submerger en voyant les larmes de son fils, qui cache son bonheur dans ses mains tant il a du mal à y croire. Et Sradan peut étreindre Goran lorsque celui-ci escalade les gradins pour le rejoindre. Le père peut être fier du fils, lorsque ce dernier dédie sa victoire à Drazen Petrovlc, basketteur croate de génie mort en 1993 dans un accident de voiture.
C'est le bonheur dans le clan Ivanisevic, mais il y a quelques instants encore le cœur si cruellement sollicité du père de celui que l'on surnommait le Croate fait encore des bonds. Parce qu'il a fallu quatre balles de matchs à son fils prodige et prodigue pour remporter, enfin, après 47 tentatives infructueuses, un tournoi du Grand Chelem. Lui, venu de nulle part. Présent sur cette herbe grâce à une invitation. Quatre balles de match dont deux furent gâchées par des doubles fautes, mais aussi cinq sets et plus de trois heures de jeu, face à un Patrick Rafler tout aussi motivé que lui, puisque cette finale marquera probablement sa dernière apparition à Wimbledon. Sur un match qui fut exceptionnel sur tous les plans. /
Peut-être faudrait-il disputer plus souvent les finales de Wimbledon un lundi, en vendant les billets aux guichets le jour même. Ainsi l'atmosphère respectueuse mais un peu compassée du Central ferait place comme hier à une foule joyeuse et bruyante. Celle-ci était particulièrement colorée, entre les visages peinturlurés, les kangourous gonflables et les dizaines de drapeaux australiens qui flottaient dans les tribunes. Laissant sues noyer dans un leur chagrin Henman, les Australiens s'étaient précipités en rangs serrés devant les grilles de Wimbledon. " C'était électrique, décrit Patrick Rafter. Je ne sais pas si Wimbledon avait déjà vu ça ou le reverra. "
Dans cette ambiance surréaliste, les deux joueurs se livrèrent une bagarre très mentale, chacun protégeant avec férocité son service, bien le plus précieux sur herbe. Ivanisevic servit 27 aces et 16 doubles fautes. Une bonne moyenne. Patrick Rafler distribua ses fantastiques volées de revers et le Croate lui tira quelques passings bien sentis. Il fallait évidemment que ce match se décide au cinquième set. Et alors que les commentateurs de la BBC se lamentaient qu'il faille absolument un perdant à ce match, Patrick Rafler perdit son service à 7-7. Prélude au triomphe d'Ivanisevic.
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C'est la fin du monde", lancera le Croate en mal de mots pour décrire ses émotions. " Si j'avais perdu aujourd'hui ton cœur aurait certainement explosé, alors merci papa", ajouta le Croate pendant la remise des prix, il peut lui être reconnaissant. Il a fait suffisamment de sacrifices autrefois, en vendant sa maison pour lancer la carrière de son fils. Et puis il en a assez supporté. Aujourd'hui assagi, Goran Ivanisevic, l'enfant terrible, fut aussi l'adolescent incontrôlable que l'on disqualifia des championnats d'Europe cadets pour mauvaise conduite.Dans un match qu'il menait, Évidemment.
Plus tard, il fut ce briseur de raquettes (jusqu'à une centaine par an) dont se gaussait tout le circuit A l'exception de ceux qui préféraient le plaindre. De lui, Bob Brett conclut après l'avoir entraîné pendant quatre ans:" Canaliser Goran, c'est comme canaliser les flots du cap Horn. "
Puis ce joueur, malgré un talent loué dès son apparition sur le circuit, parvint à la deuxième place mondiale sans avoir jamais réussi à décrocher un tournoi du Grand Chelem. Malgré trois finales ici même sur le gazon de Wimbledon. La première c'était en 1992. Le Croate a attendu neuf ans pour saisir enfin sa chance.
Mais Goran Ivanisevic est aussi ce patriote qui s'est investi dans la libération de la Croatie autant que sa position de star du sport le lui permettait. En 1992 à Barcelone, il se sortit les tripes pour gagner une médaille, perce que la Croatie participait aux Jeux olympiques pour la première fois. Et surtout un garçon adorable en dépit de ses folies passagères " A l'époque où il faisait partie des meilleurs et pas moi, il était l'un de ceux qui venaient me voir pour rigoler avec moi dans les vestiaires, raconte Patrick Rafler. Il traitait tout le monde de la même façon. " Bel hommage du vaincu au vainqueur.